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mardi 24 août 2010

Norvège : biographie de Knut Hamsun


Je viens de refermer la toute dernière biographie de Knut Hamsun, publiée par les éditions Gaïa. : Knut Hamsun, rêveur et conquérant. Un pavé de huit cents pages, fruit de cinq années de recherche, de recoupement d’informations, d’analyse, de tri et d’écriture, bref, une référence majeure pour qui souhaite en savoir davantage sur le rapport entre l’écrivain et son œuvre.

Sur Internet ou dans les dictionnaires, les lignes consacrées à Hamsun reviennent abondamment sur les idéologies nazies soutenues et défendues par l’auteur durant la seconde guerre mondiale, prises de position qui lui valurent d'ailleurs un procès retentissant et le conduisirent à la ruine.
Pour autant, s’il est impossible de gommer de son existence cette sombre parenthèse, il convient de dissocier l’imbécillité de son engagement politique de la beauté de ses œuvres.
Car Hamsun, qui obtînt le prix Nobel de littérature pour « l’éveil de la Glèbe » en 1920, était avant tout un amoureux des mots.
L’un des pères scandinaves du roman psychologique, doté d’un fabuleux talent pour décrire les émotions de ses personnages, la nature norvégienne, ses paysages contrastés et ses lumières si particulières.
Deux ans avant de publier « Faim », l’oeuvre qui le révéla au grand public, Hamsun disait que le poète devait, dans toutes les situations, trouver le mot qui vibre, celui qui par sa précision, pouvait blesser son âme jusqu’au sanglot. 
Ses héros étaient à son image. Ils ne cherchaient pas l’accomplissement mais le rêve d’accomplissement. Lorsque Hamsun écrivait, il pouvait tout maîtriser, jusqu’au moindre détail. Tout était au bout de sa plume.
Dans « Faim » et « Mystères », pour la première fois à cette époque, le lecteur approfondit sa connaissance de l’homme moderne et saisit les méandres de sa psychologie.
Hamsun écrit sur l’ambivalence, la complexité ou l’incohérence du comportement humain.
Il est souvent question d’amours impossibles ou contrariés, comme dans « Victoria ».
Vouant une détestation affirmée pour le progrès, Hamsun dépeint, dans plusieurs fresques sociales et historiques, les dangers de la civilisation moderne.
Ainsi, dans  « Enfants de ce temps » et le « village de Segelfoss », il n’hésite pas à prôner le retour à la terre et à ses valeurs.
Kafka, Brecht, Wilde et Henri Miller (pour qui Hamsun était le meilleur écrivain de son temps) souligneront à plusieurs reprises la qualité de son style et la virtuosité de ses écrits.

La biographie passionnnante de Sletten Kolloen retrace également la dimension privée et personnelle d’un Hamsun totalement imprévisible. S’il était souvent excessif, arrogant et colérique, il savait aussi faire montre de générosité, d’esprit et de chaleur. Pétri de pesantes contradictions, son œuvre est à son image : composite.

Si vous êtes du côté de Caen (14) le 21 novembre prochain pour les Boréales, sachez qu'Eric Eydoux, le traducteur de la biographie de Knut Hamsun parlera en détail de la vie de l'écrivain et répondra à vos questions dès 17h à l'auditorium du musée des beaux arts de Caen.

Knut Hamsun, rêveur et conquérant, d'Ingar Sletten Kolloen, traduit du norvégien par Eric Eydoux, éd. Gaïa, 750p. 28€ 

mardi 27 avril 2010

Knut Hamsun : Victoria

Il y a quelques semaines, je recevais un pli de la maison d’édition Gaïa, spécialiste des littératures nordiques et baltes. A l’intérieur : trois ouvrages, que je m’étais promis de lire en toute hâte, avant d’en être empêché par des contraintes professionnelles.
Fort heureusement, les vacances sont arrivées et je profite de quelques jours de repos pour me plonger de nouveau dans une littérature qui m’est si chère.

Parmi les grands littérateurs que comptent les pays nordiques, Knut Hamsun reste l’un de mes préférés. C’est lui qui à travers des descriptions très impressionnistes de paysages norvégiens, m’a donné le goût de fouler les terres sur lesquelles il avait marché. Lui qui plus que tout autre a su avec lyrisme, exaltation et révolte, poser les mots justes sur des émotions que l’on peine parfois à définir. Victoria est un mélange de tous ces ingrédients. A l’époque où Knut Hamsun l’écrit, il vient de se marier avec Bergljot Bech. Il est en voyage de noces. Peut-être s’interroge-t-il sur l’amour qu’il porte à Bergljot, lui qui était un séducteur né et ne cessait de confronter réalité de l’amour et rêves d’amours romanesques.


Victoria est le roman d’un amour impossible entre deux êtres. Johannès est le fils d’un meunier et Victoria, la fille d’un châtelain désargenté, mû par l’indéfectible projet de la marier à un lieutenant.

Johannès et Victoria se rencontrent alors qu’ils sont très jeunes. Le petit garçon est un rêveur. Il invente des histoires pour gagner le cœur de sa dulcinée. Puis il écrit des poèmes. L’adolescence à peine arrivée, il part étudier en ville. De temps à autre, il retourne rendre une visite à ses parents et croise Victoria, pour qui ses sens se soulèvent toujours autant. Attraction et répulsion s'entremêlent, les deux amoureux s’embrassent, se donnent rendez-vous, se déclarent leur flamme mais rien n’y fait ;  leur orgueil et leur appartenance à deux classes sociales différentes les gèlent dans des conventions desquelles ils ne peuvent s’extraire. Ils se perdent, se retrouvent quelques années plus tard mais ne parviendront jamais à s’aimer à temps. Car au moment où tout devient possible, l’un des deux meurt.

Plus qu’une intrigue amoureuse romantique, Victoria est donc une tragédie qui frappe en plein cœur. La violence du sentiment amoureux gronde et se révolte en silence, fissurant petit à petit des êtres ravagés par la sensibilité. Dans les romans de Knut Hamsun, cette émotivité à fleur de peau est souvent l’apanage des personnages masculins, victimes de la dureté féminine. Contrariés et noyés dans des tourbillons d’émois, il ne recherchent finalement qu’un amour pur que des femmes distantes, complexes et souvent déjà engagées ne peuvent leur offrir.

A première vue, ce roman pourrait s'apparenter à une bluette remplie de clichés mièvres mais c'est sans compter la pureté des mots choisis par Hamsun et sa force d’expression, qui abolit toute naïveté. La plume est cristalline, et chaque page tournée est une promesse d’émotions. Comme ce passage, en toute fin de roman, où l’un des personnages s’adresse à Johannès, qui vient d’apprendre la mort de Victoria « Naturellement, on ne peut pas avoir celle que l’on aime. Et si par hasard, ou par justice, on l’obtient, elle meurt aussitôt après. Il y a toujours un hic. Et l’homme est obligé de chercher un autre amour, aussi bon que possible, sans en mourir pour autant [..]. Vous n’avez qu’à me regarder ».